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RENCONTREZ NOS AUTEUR·E·S

Tous les genres littéraires

D. MORRESI

Poésie

Traduction de Luc Hamzavi

Ero attratto da zone morte impercorse, sul cui fondo si raccoglieva il putrido di scarti dal lucore di gemme. Me ne impastavo le mani e ne respiravo a pieni polmoni il fetore, triste e grato dello sfacelo d’ogni cosa J’étais attiré par les zones mortes inexplorées, au fond desquelles s’amassait la pourriture de déchets aux lueurs de gemmes. Je m’en couvrais les mains et j’en respirais à pleins poumons la puanteur, triste et reconnaissant de la décadence de chaque chose

*** Un giorno ho avuto liberi i polsi i vincoli che li stringevano si sono sciolti. S’intonavano le mie labbra alle movenze dell’aria Un jour j’ai eu les poignets libres les liens qui les enserraient se sont dissouts. Mes lèvres s’accordaient aux mouvements de l’air

*** Sono venuto qui per il respiro della stanza a migliaia di chilometri dall’ultimo saluto. Una casa galleggiante sul tempo indefinito dell’acqua il tè che mi portano è silenzioso distendo lo sguardo sulle cose vicine, su quelle lontane, avanti e indietro non cerco l’illuminazione. Il respiro di una stanza Je suis venu ici pour la respiration de la pièce à des milliers de kilomètres du dernier salut. Une maison flottante sur le temps indéfini de l’eau le thé qu’ils m’apportent est silencieux j’étends mon regard sur les choses proches, sur les lointaines, en avant et en arrière je ne recherche pas l’illumination. La respiration d’une pièce

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A. PONCIONI

Poésie

Traduction de Andrea Poncioni

S’è spento il vento. Sul piano inclinato del tempo con i suoi poveri cristi a bordo rotola il treno verso una stazione. Srotola il trillo del merlo il suo messaggio che cade dentro la sacca del silenzio. Le vent s’est éteint. Sur le plan incliné du temps avec ses pauvres diables à bord le train roule vers une gare. Le trille du merle déroule son message qui tombe dans le sac du silence.

*** Qui nella chiesa del paese di montagna il gregge di vecchiette, già folto, è ormai sparuto e la volta non rimanda quei salmi d’un tempo densi di voci. Quiete le superstiti accolgono l’incenso verbale dalle livide labbra di una sorta di frate, che chiama a raccolta la cristianità a far da diga alla calamità: l’aborto, di cui non già i tormenti, bensì, dalle sacre are, la legalizzazione si deplora. Tra un pater, pretesto, e un’ave, scusa, il santo verbo dei vescovi svizzeri enunciato in una predica affannosa. Ici dans l’église du village de montagne le troupeau de petites vieilles, jadis compact, s’est fait chétif et la voûte ne renvoie pas ces psaumes d’antan, denses de voix. Les survivantes accueillent, paisibles, l’encens verbal d’une sorte de frère aux lèvres livides, appelant la chrétienté en renfort contre la crue du fléau : l’avortement, dont on déplore depuis les autels sacrés, non pas les tourments, mais la légalisation. Entre un Notre Père, prétexte et un Je vous salue, excuse, le saint verbe des évêques suisses s’énonce en un sermon essoufflé.

*** Come dimenticare l’esile tua vita che si insinuava nel mio abbraccio? Come dimenticare le brune voglie sul tuo ventre teso? E la mia voglia, disteso sul tuo ventre? Come scordare l’invito dei tuoi fianchi, sponde d’acque primeve? E i tuoi piccoli seni, pieni e succosi, e l’effluvio di dolcezza che dicevi, la testa quieta sul mio grembo? Comment oublier ta taille fine qui se glissait dans mon étreinte ? Comment oublier les brunes envies sur ton ventre tendu ? Et mon envie, étendu sur ton ventre ? Comment oublier l’invitation de tes hanches, berges d’eaux primordiales ? Et tes petits seins, pleins et juteux, et l’effluve de douceur que tu disais, ta tête paisible sur ma poitrine ?

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C. MONGODI

Poésie

Traduction de Cesare Mongodi

La carta assorbe l'estate e i corpi d'alunni e insegnanti. Di carta i denti della scuola, le sue voraci mandibole, i suoi muscoli. Vince chi sa destreggiarsi con lei come un giocoliere, chi sa canalizzarne i flussi in ordinate gerarchie. Le papier absorbe l'été et les corps des élèves et des enseignants. En papier, les dents de l'école ses voraces mandibules, ses muscles. Gagne qui sait le manoeuvrer tel un jongleur, qui sait en canaliser les flux en hiérarchies ordonnées.

*** Ci appare quasi sempre già bell'e scritta. Ci restano il margine o il fondo delle copie per aggiungere commenti e spesso ai nostri alunni domandiamo ciò che già sappiamo. Come insegnare perché ridiventi per loro e per noi terra foglia e orizzonte? Il vient à nous presque toujours déjà écrit. Nous restent la marge ou le bas de la copie pour ajouter des commentaires et souvent nous demandons à nos élèves ce que nous savons déjà. Comment enseigner afin qu'il redevienne pour eux et pour nous terre feuille et horizon ?

*** Rieccoti alla cattedra dentro un gorgoglio di punti di domanda che vela a malapena l'irrequietezza dei tuoi venti compagni. Ogni mia obiezione che ti scrolli di dosso è un sasso che piomba su di loro affilandone i mormorii. Di colpo siamo nel centro d'una sfera protetti da ogni interferenza: «d'accordo, Zoé, ti alzerò il voto», ma forse tu volevi solo farmi leggere qualche sillaba dei graffiti incisi sotto la tua pelle. Te revoici au pupitre campée dans un gargouillement de points d'interrogations qui voile à peine l'effervescence de tes vingt camarades. Tu t'ébroues à chacune de mes objections les faisant tomber sur eux tel un caillou qui affûte leur brouhaha. Soudain nous sommes au centre d'une sphère protégés de toute interférence: «d'accord, Zoé, j'augmenterai ta note», mais peut-être que tu espérais seulement me faire lire quelques syllabes des graffiti gravés sous ta peau.

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I. MIZRAHI

Récit

Il vaut mieux parfois commencer une histoire par la fin. Une fin qui n’en est pas une puisqu’elle n’a pas été décidée, ni même pensée. Une fin ouverte, une fin sans point, une fin pourtant puisqu’il n’y a pas de suite, quand chaque jour enchaîne ses perles d’oxygène sur le collier du temps, un temps élastique, un temps sans repères, sans suspension, sans ce souffle contrasté, sans paravent de fumée, sans cette cigarette dont je pense ne jamais pouvoir me passer. Sous mes yeux je te regarde te suicider, mé­thodique­ment, te consumant dans des volutes de mots divins que tu lances au bûcher, avec cette élégance désenchantée du funambule, qui, pour la beauté du geste, risque sa vie à chaque inspiration, jetant au sol comme on jette les cendres, les feuilles de tes textes habités. Entre tes doigts, toujours, cette lumière incandescente telle un phare pour éclairer ta nuit. * Je n’ai jamais été une grande fumeuse. Invétérée oui, mais tempérée, sans excès ou si peu, une fumeuse métronomique et modérée. Je fume, par habitude ou par plaisir, l’une et l’autre se plaisent à se confondre. Et de cette fusion naît le rituel, et du rituel, le lien mortel. C’est une histoire de cadence, de densité de l’instant où l’arrêt marque l’image, vingt-quatre images seconde que l’on peut suspendre pour inhaler une illusion. Il suffit d’une allumette. On savoure la parenthèse, on repousse l’aveu de détresse à plus tard. Trop tard sans doute. Mais qu’importe, on ­les enchaîne. Elles nous enchantent. Elles nous consument. Celle du matin d’abord. Une tasse de café brûlant, la fenêtre ouverte de la cuisine sur le théâtre du jour dont je me préserve encore. Assise sur le rebord du monde, je n’ai aucune envie d’elle, mais je l’allume machinalement pour me mettre en mouvement. Elle est ma chorégraphe, ma menteuse délicieuse, ma baguette de chef d’orchestre, celle qui dicte le tempo de la journée en entamant la partition par une pause. Avec elle, on n’est jamais à court de contradictions. Tu le sais mieux que personne, mon double, mon trouble, mon ami le poète louvoyant. Tu le sais mieux que personne et tu t’en fous… tu t’en amuses entre deux quintes, tu t’esquintes pour le plaisir de dire que tu t’en fous. Le battement des heures, comme celui du cœur, s’accélère un peu juste après midi, au moment du dernier café. Nectar d’amertume tant attendu pour accompagner celle à laquelle j’aspire, que j’inspire et expire et pire encore. Je m’en délecte. Jamais je ne saurai m’en priver. Je pense, quand j’y pense. Trop privé. Le moment m’appartient, je le jalouse, il est mien et ne serait rien sans mon amie, sans ma béquille, sans cette tige de papier chic et de tabac tassé. Le monde deviendrait bancal, navrant, éteint. J’étreins un peu plus fort ma tasse de café, tire un peu plus fort sur ma cigarette, satisfaite, je peux l’éteindre jusqu’à la prochaine. Au spectacle de chaque mégot écrasé, un léger dégoût m’ôte le goût de l’instant passé, mais la musique de mes jours est ainsi rythmée. Le désir puis le dégoût, l’un l’autre se substituant dans une danse magnétique ­de balancier. Alors que la journée verse déjà sa lumière dans le soir, l’étranger ou l’ami, à ma table ou celle d’à côté, crée une bulle de vapeur bleutée et de confidences soufflées. Les gestes s’imitent en miroirs éthérés, on partage, c’est délicieux, on revendique notre hédonisme en remplissant le cendrier. Quelque part dans la ville, tu contemples un monticule de cendres et le monde n’est que fumée au travers de laquelle tu distingues des déesses, inaccessibles et vaporeuses. Alors parfois, il vaut mieux commencer une histoire par la fin. Une fin qui n’en est pas une puisqu’elle n’a pas été décidée, ni même pensée. Une fin ouverte, une fin sans point, une fin pourtant puisqu’il n’y a pas de suite, quand chaque jour enchaîne ses perles d’oxygène sur le collier du temps, un temps élastique, un temps sans repères, sans suspension, sans ce souffle contrasté, sans paravent de fumée, sans cette cigarette dont je pense ne jamais pouvoir me passer. Et pourtant…

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D. BERRA

Poésie

Traduction de Renato Weber

SOMMESSAMENTE Non con trombe alte e tese splende l’annuncio: l’angelo è meglio raccolga i lembi della lunga veste, sieda e riposi. Sommessamente nasce la voce, solo, se mai, per sottrazione. SILENCIEUSEMENT Ce ne sont pas les trompettes hautes et tendues qui font rayonner l’annonce : il vaut mieux que l’ange relève les ourlets de sa longue robe, s’asseye et se repose. C’est à petit bruit que naît la voix, si jamais, seulement par soustraction.

*** PAESSAGI CON GATTO ASSENTE III Quando ci siamo trasferiti in una casa ai margini del bosco la mia gattina l’ha ripigliata il selvatico. Segue i sentieri di fiuto di buono, i corridoi di volo degli uccelli, il disegno odoroso di passaggi notturni. E si è beatamente scordata del gomitolo colorato e di me, qui a scrivere sul tavolo vuoto. PAYSAGES AVEC CHAT ABSENT III Quand nous avons emménagé dans une maison à l’orée du bois ma chatte a retrouvé sa veine sauvage. Elle suit les chemins qui sentent bon, les couloirs de vol des oiseaux, le dessin odorant de passages nocturnes. Et nous a béatement oubliées, la pelote colorée et moi, en train d’écrire à la table vide.

*** LA NAVE E andando lasciava la nave sul liscio dell’acqua un nastro a ricciolo largo allucciolato d’oro, ricolmo di liquide stelle inghiottite dall’onda e sempre riaccese, e spumiglie e fiocchi di mare emblemi di specchi ritorti sparenti e riapparsi poi sciolti in barbagli, in scaglie di luce; e lasciava, la nave il lungo profilo del suo lento passare, e del nostro, più incerto, a memoria di mare scritta serrata, ma poi appena stretta la cima alla bitta, la nave viene solo richiesta di pronta consegna del pesce pescato ai camion del ghiaccio. LE BATEAU Et en allant le bateau laissait sur l’eau lisse une bande en boucles larges, pailletée d’or, débordant d’étoiles liquides englouties par l’onde et aussitôt rallumées, écumes et flocons de mer emblèmes de miroirs retors disparaissant, réapparus et puis dissous en lueurs éparses, en éclats de lumière ; et le bateau laissait le long profil de son lent passage, et du nôtre, plus incertain, comme mémoire de mer écrite enserrée, mais sitôt le cordage amarré sur la bitte, le bateau ne sert plus qu’à la prompte livraison du poisson pêché aux camions frigorifiques.

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F. BRIAND

Récit

INSOMNIE Tous les soirs, j’ai peur de m’endormir. Je sens mon corps trop petit, trop frêle, trop vulnérable pour être confié à l’immensité de l’espace présent dans la pièce. Toute cette masse d’air autour de moi, je ne fais pas le poids. Je dois rester éveillée pour surveiller. Surveiller l’air et ce qui peut s’y passer. Fermer les yeux, ce serait comme abdiquer, être prête à me livrer, m’abandonner tout entière à tous les possibles, laisser mon corps disponible. Surtout que des voleurs guettent sous mon lit, n’attendant que le moment où je fermerai les yeux pour bondir et me ravir. Ils me veulent du mal, c’est sûr. Je ne sais pas lequel de mal, ce doit être le mal en général, le mal dont on parle à l’école, le mal qu’il ne faut pas faire aux autres, le mal qui est mal, tout simplement. Et cet insecte qui me tourne autour dès que la lumière s’éteint. Je le vois bien tourner frénétiquement autour du lit, par-dessus, par-dessous, dessus, dessous. Je le vois et le sens me passer sur le ventre. Sur ou sous le duvet, peu importe ; il passe. Quand je crie et que ma mère vient pour la énième fois s’enquérir du problème, elle allume la lampe. Alors, évidemment, l’insecte se cache, on ne peut plus le voir. Ma mère vérifie, regarde sous le lit, ne trouve rien. Il est pourtant bien là, tapi dessous, je le sais, je l’ai toujours su. Dès que la lumière s’éteindra à nouveau, il reviendra et ma mère sera déjà repartie. C’est ce qui m’interdit de m’endormir. Parfois, je ne sais même plus comment m’endormir. J’essaye : fermer les yeux, ne plus penser, se laisser aller. Mais le monde qui m’entoure est bien trop présent pour que je m’en absente. Ce soir, c’est à Lipari que le sommeil ne veut pas de moi. Nous, les enfants – mon frère, ma sœur, mon cousin, ma cousine et moi-même –, sommes déjà couchés depuis longtemps. Atténuées par la distance entre notre chambre et la terrasse, tamisées par l’absence de lumière, j’entends les voix des adultes, en sourdine ; mes parents, mon oncle et ma tante discutent dans le jardin. Je ne peux décidément pas dormir, j’ai trop peur. Nous avons été loin de la maison toute la journée, un malfaiteur aurait eu tout le temps de se loger sous mon lit. C’est ainsi depuis le début des vacances. Tu parles de vacances ! Je n’en peux plus, je me lève. D’abord, affronter le noir et tout ce qu’il peut éventuellement contenir. Tâtant des pieds et des mains, manquant de m’étouffer tellement je retiens ma respiration par crainte d’être remarquée par les êtres vivants dans la nuit, je réduis petit à petit l’étendue qui me sépare de la vie rassurante qui se déroule non loin. La porte, des sons, des rires, de la lumière, un autre monde, je respire enfin. Ouf, je suis sauvée ! J’amorce une approche discrète en direction de ma mère, tellement discrète que j’ai l’impression qu’on ne s’est même pas aperçu de ma présence. Alors je tournicote, me tortille, gesticule, je me fais exister. Je faufile mon corps dans cet univers d’adultes et lui aménage une place. Soulagée d’avoir échappé aux dangers que la nuit renferme mais gênée et consciente de ne pas être là où je devrais être, je fais semblant. Semblant d’être là juste pour voir, tout à fait par hasard, sincèrement, sans raison. Après quelques instants de répit et peut-être quelques remarques m’invitant à regagner mon lit, ma mère me gronde franchement. Je devrais être au lit, dit-elle, comme les autres, en train de dormir. Non, je n’ai pas le droit de veiller ce soir. Ici, c’est la place des grands, les enfants doivent dormir, être couchés dans leur lit. Je me décompose, mon petit corps convulsé par des spasmes de chagrin, j’éclate en sanglots. Non, ce n’est pas que j’ai envie de rester éveillée à tout prix, j’aimerais dormir, moi ! Oui, j’aimerais tant dormir, simplement, sereinement, sans angoisses et sans inquiétudes. Mais je n’y arrive pas, j’ai peur des araignées, du noir, des voleurs ; ça fait des mois que j’ai peur, que je n’y peux rien, que c’est plus fort que moi, que je fais semblant de rien. Ma mère me prend dans ses bras. J’espère un de ces moments de tendresse qui console et qui réconforte, qui dit que tout ira bien. Mais ce n’est pas ma peine qui a retenu son attention, ce sont mes peurs, tellement irrationnelles qu’elles ont provoqué des rires. Le rire des adultes qui ont oublié ce que c’est d’être enfant.

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